Passer la douane avec un passeport à l'alphabet tronqué

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1

J’ai fait le tour du monde de mon salon avec Martin à plusieurs reprises entre le mois de septembre et de janvier. Comme on est de redoutables tergiverseurs, on n’arrivait pas à fixer les voyelles et les consonnes de notre prochain lieu de voyage. Martin avait la tête pleine de rêves parisiens, alors que moi, je grimaçais à l’idée que mon portefeuille canadien se fasse déplumer par une conversion en euro. J’abandonnais Martin devant la Tour Eiffel et je traversais en voiture des séquoias géants avant de m’emmitoufler dans mon manteau d’hiver, les yeux émerveillés par des glaciers alaskiens. Martin, qui lisait dans mes pensées, avait soufflé très fort sur mon bateau de croisière pour qu’il accoste en Antarctique et que j’y marche entouré de centaines de manchots.

Au bout d’un moment, il s’était lancé dans une discussion peuplée de girafes, de zèbres et de lions. La neige et les glaciers devenaient savane, puis désert. Il troquait son Jeep contre des chameaux et on traversait les dunes de sable sur leur dos. Le mirage s’estompait peu à peu, laissant place à un décor des plus habituels : un divan occupé par trois chats persans allongés de tout leur long, les yeux mi-clos. J’avais regardé Martin dont je devinais les pensées, et on était repartis en voyage, cette fois-ci, avec nos chats. On imaginait Fiona laver la crinière d’un lionceau, Monsieur le Chat sur le dos d’un chameau et Félix s’amuser avec un manchot, et on éclatait de rire.

* * *

Il a bien fallu trouver les voyelles et les consonnes de notre prochain pays de rencontre. T comme Tunisie. Notre tour du monde prenait fin. Martin a téléphoné, retéléphoné et re-retéléphoné pour bien imprégner toutes les lettres du mot Tunisie dans son esprit. Le voyage avait un nom. Il en avait même parlé avec Fiona qui approuvait notre choix.

 

(Source de l'image : photo personnelle.)

Il a re-re-retéléphoné à l’agence de voyages. On lui a annoncé qu’un caméléon avait usurpé l’identité de la majuscule : T comme Terroriste. Félix s’est mis à crier, Monsieur le Chat a levé la tête puis, les yeux à nouveau fermés, il a retrouvé la douceur du pelage de son chameau.

* * *

Notre passeport canadien ne nous ouvre plus de portes tunisiennes. On est donc repartis en voyage, mais les poches pleines de sable cette fois-ci. Nos vêtements étaient lourds et cela ralentissait nos pas. Épuisés, on s’est arrêtés au Maroc.

Tout s’est précipité. On avait peur que les lettres nous fassent faux bond, qu’elles se travestissent encore. M comme Maintenant. M comme Mosquée. M comme Maroc.

 

2

Martin a soufflé des paroles lourdes comme des pyramides d’Égypte. Le mirage s’est évanoui abruptement et je me suis senti disparaître, comme avalé par un sable mouvant.

Il s’est approché de moi sur le divan et m’a serré la main avant de me répéter que l’homosexualité est illégale au Maroc, que tout acte à caractère homosexuel risque de mettre notre vie en péril et de nous encourir une peine de prison.

* * *

Un mois plus tard, je lui ai dit qu’il serait plus sage de choisir une nouvelle destination, qu’on parviendrait peut-être à nous faire rembourser nos billets. Martin ne voulait pas refaire le tour du monde de notre salon. Tout ce voyagement l’avait exténué.

Je lui ai rappelé qu’il était beaucoup trop coloré pour un voyage marocain, avec ses allures de flamant rose. Il m’a alors assuré, d’un ton théâtral, qu’il mettrait toutes ses plumes au placard et qu’il s’hétérosexualiserait à grands coups de décolorant, de pantalons cargos et de gilets à motifs de camouflage. J’ai froncé les sourcils avant de glisser la main dans le pelage noir de Félix.

* * *

Je lui ai finalement confié que je n’avais pas le cœur à voyager dans un pays où je dois taire mon identité et m’accommoder d’un alphabet tronqué. Il est demeuré silencieux et s’est mis à observer Monsieur le Chat se frotter la tête contre mon bras en ronronnant.

Je lui ai alors laissé entendre que je ne voulais pas me rendre au Maroc avec lui, que son homosexualité crève les yeux comme un zèbre qui se tapisse sur les barreaux d’une cellule et que, par conséquent, mes jours sont comptés. Martin s’est étonné de ma dramaqueenerie. Le cœur léger, il m’a répété qu’il tiendrait ses lèvres loin des miennes en public, et qu’il garderait une main pour une bouteille d’eau et l’autre pour son appareil-photo. J’ai détourné la tête et je me suis mis à regarder Fiona chasser une mouche.

M comme Mascarade. M comme Mutisme. M comme Mirage.

 

3

Martin continue de faire à sa tête de vieux crabe. Il me répète que notre avion, même si une pluie d’oiseaux morts s’abat sur lui, se posera au Maroc et que nos âmes d’homosexuels n’auront qu’à rejoindre ses plumes de flamant rose au placard.

Au loin, j’entr’aperçois mon alphabet se désertifier à pas de chameaux.

* * *

Fier comme un paon, Martin se met à parader dans mon bureau. Il s’exclame que, puisque je deviendrai un docteur en lettres, je n’ai qu’à nous prescrire un récit de pré-voyage fictif pour nous sortir de notre mutisme homosexualisé. J’écarquille les yeux.

Pour m’amadouer, il me parle de chameaux, de dunes de sable et de tombeaux Saadiens. Ses paroles aussi légères qu’un vent d’été me ramènent immanquablement à Tintin et au Crabe aux pinces d’or.

Des illustrations d’Hergé défilent dans ma tête au rythme d’une fusée propulsée dans l’espace. Je me souviens alors que, enfant, j’ai fait le tour du monde de ma chambre avec comme seuls bagages mes vingt-deux albums de Tintin.

* * *

Deux jours plus tard, je dépose Tintin au Tibet sur la table du salon et m’exclame que Martin doit s’affubler d’une barbe, se gargariser la bouche de milles sabord, de tonnerre de Brest et de bachi-bouzouk, et se noyer dans le whisky. Puis, je poursuis en lui annonçant qu’on escaladera des montagnes tibétaines à la recherche du migou, mais qu’il faudra s’arrêter net si on aperçoit une écharpe jaune au loin.

Martin pose sa main sur mon front, qu’il estime fiévreux. Il m’ordonne de me détintinifier sur-le-champ et délimite les frontières de mon carré de sable : les héros de notre voyage s’appellent Martin et Treveur, le lieu reste coûte que coûte le Maroc, la durée du périple est de deux semaines. Je pousse un léger sapristi avant de quitter la pièce.

M comme Martin. M comme Méditer. M comme Mise en récit.

 

4

J’accours au salon, armé d’un carnet de notes, et déclare la tenue d’une réunion familiale. Martin ne lâche pas l’écran de son iPhone des yeux, alors je lui répète avec fermeté que la famille Petruzziello-Richard doit se rassembler tout de suite. Je lui remets un sac de Greenies, qu’il agite légèrement pour amadouer les chats.

Quelques secondes plus tard, j’embrasse ma petite famille du regard, avant d’annoncer qu’il faudra choisir parmi mes trois canevas de récit de pré-voyage fictif :

1. Martin et moi sommes des amis d’enfance. Je viens de rompre avec ma compagne et, pour ensabler ma peine, Martin m’a proposé de voyager avec lui au Maroc.

2. Martin et moi sommes des cousins. J’ai commencé en septembre un doctorat à l’Université Laval, alors que j’avais vécu toute ma vie à Montréal. Martin, qui travaille dans un hôpital à Québec, m’a accueilli chez lui et, pour rompre avec le quotidien, on a décidé de nous exiler momentanément au Maroc.

3. Martin et moi sommes des collègues de travail. Ensemble, on a versé un don à la Fondation de l’hôpital pour laquelle on travaille en échange d’une participation à un concours et on a gagné un voyage de deux semaines au Maroc.

Martin se met à sourire avant de demander à Fiona de trancher. Pour toute réponse, elle se met à lécher le pelage de Félix, puis celui de Monsieur le Chat.

* * *

Martin me dit que les chats et lui hésitent encore parmi les personnages de fiction que j’ai imaginés. Il passe sa main dans mes cheveux, puis me raconte qu’un chameau se liera d’amitié avec nous, qu’il entrera, une nuit, dans notre tente et qu’il se couchera à nos pieds, que je sauverai la vie d’un vieil homme perdu dans le désert depuis des jours et des jours, que je lui donnerai à boire et que je l’aiderai à regagner sa maison à des kilomètres d’où il était, qu’il découvrira le squelette d’un dinosaure sous une dune de sable, qu’il recueillera tous ses morceaux et qu’il les remettra à un groupe d’archéologues, croisé deux jours plus tôt. Je pose ma tête contre son épaule et lui demande de poursuivre le récit de notre voyage.