Pitbull

Auteur·e du carnet: 

Pitbull

 

À gauche ou à droite ?

La vie tangue. Le bonheur, le danger. Impossible de connaître la portée d’une décision aussi anodine. J’étais à l’abord d’un phare qui divisait la berge en deux. Il n’y avait que deux directions possibles. L’ouest, ou bien l’est. Non, aussi une dernière voie, celle de rebrousser chemin dans la forêt. Certaines personnes sont du type arbre, c’est comme ça. J’avais envie de me plonger les pieds dans les algues et me faire avaler par l’horizon du fleuve St-Laurent.

Jocelyn était petit et gardien d’un phare. Il est rare que je regarde les hommes vers le bas. Un homme âgé et souriant qui a observé la mer de longues journées. Il a offert une visite à l’intérieur du temple de la lumière. Le groupe entier s’est levé de table pour le suivre. J’ai choisi mes bottes de pluie. En sortant de l’auberge, je marchais fièrement au soleil. Mes bottes me claquaient le derrière des mollets. C’était un son grave et sonore qui me rappelait mon enfance. Jeune, j’avais pris l’habitude avec mon frère de visiter les marais en forêt. Les pieds dans la vase et entourés de quenouilles, de grosses libellules nous survolaient l’après-midi. On attrapait des grenouilles à mains nues. Il s’agissait de s’approcher sans leur faire peur et d’utiliser le bras comme un ressort puissant. Parfois, l’eau entrait et c’est les fesses au sol qu’on s’amusait à vider nos bottes de ce liquide gluant qui pue. Nos bas étaient couverts de picots verts. On s’était entendus… ces minuscules bouts d’algues étaient des crottes de grenouille. Ah oui, les grenouilles, utiles pour la pêche. C’était une sensation un peu cruelle de piquer avec un hameçon leurs pattes innocentes, mais quel plaisir de ramener un achigan au soleil pour ensuite voir son père vider les tripes et le lancer dans la poêle. Sous le clappement d’une botte, il y a toujours une histoire. Certaines sont tristes, d’autres ont lieu sous la pluie, et plus malheureux encore, on en oublie des centaines.

J’étais à l’entrée du phare. J’entendais des voix résonner à l’intérieur. Mes amis gravissaient les marches vers la lumière. Il y a deux ans, j’avais visité cette tour blanche et rouge de l’Île-Verte. Cette envie de me jeter sur les roches glissantes, de me frayer un chemin entre les algues était plus forte que de celui d’attendre. Sans réellement réfléchir, je me suis dirigé vers la droite, ce qui m’apparaissait être le meilleur choix. Mes amis viendraient me rejoindre plus tard tandis que je pataugerais dans l’eau froide.

La marée était basse découvrant des algues qui doraient au soleil. L’odeur du sel et de la décomposition m’enveloppait. J’ai gravi des roches érodées par les attaques incessantes du fleuve pour ensuite sauter d’une pierre à l’autre, m’amusant à éviter les cours d’eau, puis au contraire, sautant à pieds joints dans la boue. J’ai traversé une petite rivière. L’eau frôlait le haut de mes bottes. Suite à l’exploit, je me suis retourné, fier. Personne. Avaient-ils décidé de se lancer vers l’ouest ? Une seconde de solitude… pour ressentir de nouveau cette joie de l’enfant qui s’amuse seul avec la nature.

Sur le haut d’une roche, un bruit m’attirait. Le roc était divisé en deux et les vagues déferlaient à l’intérieur. Au fond, une suite de galets luisants s’entrechoquaient. Je m’assis pour écouter le roucoulement de la pierre. C’était juste beau, apaisant. Des canards et des goélands flottaient sur la surface de l’eau. Le dos rond d’une baleine apparut pour disparaître, ce qui, je dois bien l’avouer, m’a arraché un petit cri de joie.

S’il y a un truc que je sais, c’est qu’on est à une décision de la paix ou du danger. Trente petites secondes nous séparent d’une blessure, d’un événement traumatisant et la seule chose que l’on puisse faire… c’est le vivre. J’ai tellement eu d’accidents dans la vie que mes histoires paraissaient invraisemblables. Heureusement, il y a des gens qui peuvent témoigner. Oui, il a failli mourir trois fois sur la plage au Brésil. Oui, cet enfant aurait pu mourir si sa mère n’était pas venue le réveiller en pleine nuit sans aucune raison… Toutes ses fractures, accidents de vélos, maladies diverses, test d’une masse qui ne s’avère pas être maligne, clavicules cassées (trois fois !), fractures ouvertes, brochette en bois plantée en diagonale dans l’œsophage, mort en Thaïlande comme au Pérou, points de suture multiples, oui… tout semble irréel comme si j’étais dans le mécanisme d’une roue carrée qui dévale une abrupte pente. Chaque pas vers l’avant travaille le corps. Je suis ébloui chaque jour par les paysages, par la beauté d’un sourire, par les rires généreux des amis et l’amour sans limites de mes parents, pourtant, je suis tombé du toit de la maison parce que mon père ne tenait pas l’échelle. Il y a quelque chose de brutal dans la réalité du sol. Je suis en conflit perpétuel avec la gravitation. Ainsi, même les endroits calmes peuvent m’attaquer sans prévenir. J’ai toujours l’impression que si je commençais à méditer, un éclair viendrait fendre le toit de mon refuge. Non non Monsieur, lève-toi, crie et cours ! Survivre. Je ne cherche surtout pas la pitié. Je n’en ai rien à faire. Je ne veux pas jouer à la victime pour attirer les regards. Je n’invente aucune histoire. Elles sont imprimées dans mon corps. C’est tout.

De retour sur mes jambes, j’ai continué à avancer vers une roche taillée de haut en bas comme si une gigantesque lame de rasoir était tombée du ciel. Un roc énorme de la taille d’un dinosaure. Une longue plage de sable s’étirait et quelques coquillages et huîtres brillaient comme de jolis cadeaux. Le phare avait la taille d’une brindille. Deux heures s’étaient écoulées depuis mon départ. Je voulais continuer, me lancer jusqu’au bout de l’île. Vivre l’excès de la beauté qui s’étirait encore et encore par les arcs infinis que formait la baie.

En quittant la plage, c’est les pieds dans les algues et l’eau que j’entends un grognement à peine perceptible. Le doute. Je tourne la tête… le corps suit par réflexe, saisi comme si un fouet avait claqué dans l’air. À une dizaine de mètres, un pitbull me fait face sur le sable. Un corps musclé brun suivi de son museau proéminent et noir. Ses deux pattes de devant se cabrent pour cogner le sol. Les grognements, les babines qui se soulèvent, puis les dents, menaçantes. Je fais un pas vers l’arrière. Il jappe en avançant d’un pied. Un pas vers l’arrière. Je lève la main pour le calmer. Très loin, j’aperçois le maître avec un long manteau et une écharpe rouge. Elle doit être à deux cents mètres. Un brin d’herbe au loin. Elle nous regarde, impuissante. Le chien s’élance sur les roches. Paniqué, je cours quelques mètres. L’eau m’éclabousse. Le pitbull glisse, peine à avancer sur les algues. Il jappe de nouveau. Grognement, mâchoire qui se découvre.

Le chien s’élance encore de nouveau vers moi. Ma main glisse pour attraper la première roche disponible. Mon cœur s’emballe. Je passe proche de tomber sur les fesses. Il lève ses pattes et essaie de passer entre les pierres. Je recule et recule, une main ouverte en signe de stop, mais mes talons se butent à toutes sortes d’objets inconnus. Le pitbull se calme, me fixe dix secondes. Il semble me scruter, évaluer les options et souffle puissamment par les narines. Sans avertissement, il détale sans se retourner. Comme une flèche, il devient minuscule. Une minute s’écoule avant qu’il rejoigne la silhouette au foulard rouge. Elle se penche vers lui, semble fâchée, puis repart dans l’autre direction en le tenant par le collet.

Mes mains tremblent. C’est ce qui brise mon immobilité, le tremblement. J’abandonne tout projet de découverte. J’escalade le premier rocher pour m’assoir. Les jambes repliées, je réalise que j’ai toujours une pierre dans la main. Elle est ronde, peu coupante. Elle glisse entre mes doigts et rebondit sur les parois pour terminer sa course je ne sais où. Ça n’a plus d’importance. Mon cœur se calme. J’allume une cigarette. Douze corbeaux tournent au-dessus de la plage. Ils viennent voir la mort qui n’a pas eu lieu. Mes pantalons sont mouillés.

Le souvenir. Toujours lui qui revient dans le silence morbide qui suit le danger. C’est sans doute le souvenir qui me ranime ou qui m’emporte plus loin. J’ai six ans. Je suis dans la cour arrière de mon école primaire. La mère de mon ami David a apporté son chien. Le genre de petit chien blanc et gris qui a toujours l’air sale. Il était laid ce chien. Mais il était la vedette de la cour d’école. Les enfants ont formé un rond autour de lui. Et je voulais éperdument voir l’animal. J’ai percé le cercle avec mes bras minuscules pour rejoindre le centre. Les enfants criaient, chantaient, tapaient du pied comme seuls eux savent le faire. Dès que je suis arrivé au milieu, le chien a paniqué. Sans porte de sortie, il a choisi le visage d’un enfant. Le mien. Il m’a mordu à l’intérieur de la bouche, ouvrant ma lèvre du bas. Je n’ai pas ressenti de la douleur. J’ai surtout eu peur. Une sorte d’effroi qui s’est figé dans ma mémoire. Je ne me souviens plus de la réaction des enfants autour de moi, ni de la mère de mon ami ou comment je suis entré dans l’école. Le corps réagit parfois pour nous sauver d’inutile souffrance. Le seul souvenir qui apparaît peu à peu pour reprendre le cours normal du temps, c’est l’image d’un abreuvoir métallique. La brume se dissipe et je réalise que je suis penché au-dessus d’une fontaine. Le sang… tout ce sang s’écoule de ma bouche. C’est la première fois que je réalise à quel point mon corps saigne. Mon sang se mêle à l’eau et s’étire maladivement vers la droite pour aller rejoindre le trou de l’évier qui m’avale.

Mon souvenir s’arrête ici. Je n’ai plus mal. Je suis hors de la douleur, hors du temps. La seule chose qui reste, cette peur qui revient. Mon voisin avait un chien policier énorme. Un chien si calme et gentil. Mais dès que je me trouvais devant lui, son visage aussi haut que le mien, un sentiment de panique m’envahissait, me tordait les tripes. Je devenais une statue. Lorsqu’il se retournait, j’avançais une main tremblante pour le flatter défiant ma peur qui jamais ne disparaitra. Aujourd’hui, j’adore ces bêtes fidèles. Tout de même, il y a toujours dans mon corps un enfant pétrifié devant le libre arbitre d’un animal. C’est mon visage qu’on a déchiré.

En revenant sur mon chemin, je découvre les traces du chien sur la plage humide. Je me retourne. Il n’a rien derrière moi sauf cette terre déserte. Elle me semble différente. Je scrute l’horizon à la recherche d’un mot, d’un moindre mouvement. La dame à l’écharpe rouge est partie. La mer continue son inlassable caresse. J’avance. Je reviens.

Je n’ai pas le droit de marcher simplement sur les pierres. On m’avertit. Marcher sur des algues vivantes a un prix. On est à trente petites secondes de voir notre vie basculer. Ce court moment est intemporel comme si chaque chaque seconde s’étirait lentement pour devenir une journée, une agression.

Je saisis mon cellulaire et j’enregistre une parole hésitante : Je me promenais sur la plage avec mes grandes bottes et tout me semblait merveilleux. Il y avait ces grandes roches que je contournais. Je clapotais dans l’eau gentiment. Le soleil plombait cette plage infinie couverte de pierres. J’étais bien. J’étais calme. J’étais seul. C’est une ombre qui m’a figé. Je ne lui en veux pas à la dame rouge. Sur une île déserte, on n’attache pas son chien. Mais tout de même, cette menace qui vient me chercher jusque sur le bout d’une plage. Cette menace, cette bête de l’ombre qui me suit toujours.

Je regarde le fleuve St-Laurent. Tout est calme à nouveau. Aucun témoin, aucune trace si ce n’est l’empreinte laissée dans un corps. Cette terre appartient à un grognement dont je suis l’appel. Cette plage appartient à un chien brun avec un museau noir. Cette plage appartient à des dents, des crocs prêts à mordre. Il y a comme ça de grandes blessures du monde qui s’ouvrent sans qu’on sache pourquoi. Au moins, elles se referment. Les territoires défient toute grandeur. Chaque voyage entraîne des expériences limites. Il y a une forme d’étrangeté dans la déambulation. Le danger était à l’est. Je suis une ombre qui marche au loin.

La seule chose à laquelle je pense… écrire. La seule chose qui me reste à faire... rejoindre les amis. La seule chose à faire, rire, avoir du plaisir, se relancer dans les yeux de l’autre. Mes amis me demandent où j’étais ? Ils veulent aller voir la droite qu’ils disent ! Ne rien dire. Retourner sur les lieux du crime et rire devant la mort. La seule chose à faire, revenir par l’écriture et tresser le temps, raconter encore pour ne pas oublier, raconter pour stopper le tremblement des mains. C’est à moi de revenir avec les mots sur les craquelures du souvenir.

 

*

 

Deux jours plus tard, j’étais de retour à Montréal. Je marchais vers l’université quand un écureuil a traversé la rue à toute vitesse pour éviter une voiture. Il a filé tête première dans un mince grillage transparent. L’impact fut assez violent pour son corps de rat. Il a plié en deux. Puis, apeuré par ma présence, il s’est acharné une deuxième fois. Bang ! J’ai souri un peu. Je ne sais pas pourquoi. Je ne suis pas sadique. C’était un peu ridicule de voir un rat plié en deux en se frappant ainsi la cervelle.

À droite, un lourd jappement de chien…

L’écureuil est soudainement affolé. Il fonce à nouveau dans le grillage. Bang ! Sans succès. Par instinct de survie, il me monte sur la jambe. Me voilà en train de trémousser ma patte comme un dingue. Fous le camp, je ne suis pas un arbre ! Mon cœur a bondi. L’écureuil s’est seulement servi d’appui. De mon genou, il a sauté dans le cœur d’un arbuste. En levant la tête, le chien était là à me fixer. Un pitbull brun avec un museau noir. Mes yeux se sont plissés. Qu’est-ce que tu me veux ? On s’est jaugés l’un l’autre. Trois longues secondes. Puis cela n’avait plus d’importance. Le chien s’est intéressé à l’écureuil. Dès qu’il a approché son museau du buisson, le rat a détalé vers le tronc d’arbre le plus proche. Le pitbull avait une longue queue. L’autre non.