J'étais allée trouver le coeur (depuis doucement la plaie)

Auteur·e du carnet: 

31 décembre, Chicago

J'arrête plus de pleurer depuis hier
Chaque fois où je pars seule c’est pareil
Quand j’achète le billet je suis la joie quand je l’annonce à ma mère je suis la joie quand je cherche des hôtes je suis la joie quand je
pars je
pleure.

Les derniers câlins les « bon voyage » les « fais attention à toi écris-moi quand tu arrives », m’écorchent. Faire mon sac mon tout petit tout petit sac, seul, mon sac seul, m’enroue la gorge. Je choisis cinq six affaires dans le tas je roule ça tight je mets ça là-dedans on en parle plus je suis occupée à tâter l’étrange nœud. Je le cultive. Je m’assoie au milieu de mon lit le dos voûté je regarde le mur j’ai la nostalgie de je sais toujours pas quoi.

J'ai arrêté de chercher d'où je laisse l'eau couler dans le nœud, depuis mes yeux
Et aujourd’hui devant les gens et les longs corridors et les valises dures je laisse l'eau couler sur le foulard devenu oreiller avec mon pouce je flatte les petits creux qu'elle crée

La vie tremble et j’ai fait le vœu de trembler avec elle mais le nœud le nœud
coule toujours

Je suis en escale A. appelle
Son nom vibre sur ma cuisse
Je regarde son visage sourire entre mes mains je pleure je regarde le cœur rouge que V. envoie je pleure je vais aux toilettes il y a quatre crochets pour une seule cabine je pleure le papier est trop mince je pleure je pense à la saveur de gomme qu'il me reste à acheter je pleure

Je déballe une orange je pleure je m'attarde près des cris d’enfants énervés de s'envoler je pleure je colle deux fauteuils ensemble je m'étends je prends dans la craque je pleure

Le dernier vol prend son temps j’ai ouvert mon sac en attendant je tape « voyager seule » sur Google je trouve « voyager seule c’est génial » je pleure

Je dois aller à la salle de bain je demande au voisin de surveiller mon sac un peu je reviens il le regarde comme un bébé dont il aurait la garde partagée je dis merci je pleure

Je m'assoie j'essaie mon chargeur
Il trouble
Je l’essaie dans une autre prise
Non
L’homme-gardien-de-sac-d'enfant fouille dans son bagage me tend un fil blanc brillant
Try with this one to check if it’s the plug or what
Oui
J’avais presque séché de pleurer je veux demander si je peux seulement charger un peu le temps que mon écran arrête de pleurer
L’homme répond : keep it
You’re probably travelling further than I am

La rivière reprend je peine à articuler un remerciement je hoquète sans retenue maintenant ma main étalée sur ma poitrine dit merci pour moi

Hier avant de partir A. m'a demandé pourquoi tu fais ça si ça te fait ça
Je sais mais je sais pas que c'est
Pour ça pour
Plus arrêter de pleurer de tout à la bonne place au bon moment, une enveloppe d'orange entre les mains et le lever du soleil dans la gorge.

*

12 janvier, Isla de Ometepe

Je pense souvent à toi. Dans l’espace qui s’ouvre ici en moi, et autour. Ces derniers jours papa.

Je suis sur une île au Sud de ton triplex sur Théodore. Je me balance du matin au soir je lis un livre par jour je trébuche sur les racines dans le noir. Les ciels alternent, je prends le soleil quand il vient mais quelque part en moi l’attend toujours. Je dors dans des draps sales et ma blessure à la jambe ne guérit pas.

C’est une bicyclette qui m’est entrée dans le creux du genou. Je ne regardais pas des deux côtés comme tu me l’as montré, je cherchais le bon nom sur le bon bus. Le cycliste m’a écorchée en riant, comme si tout était normal, comme si la vie blessait souvent. Rien d’étonnant, aucune excuse à peine un regard. Depuis je porte la plaie comme un rappel à la présence, un rappel qui ne veut pas guérir ou peut-être que c’est moi : peut-être que la pluie guérit seulement très lentement.

Je suis atterrie dans le village de l’amour. Je ne paie presque rien, il y a autant de chiens que d’humains, je fais du yoga chaque soir chaque matin, me baigne nue, j’ai oublié les chaussures j’arrache des strates d’eucalyptus pour mes brûlures et applique de l’huile d’origan sur la plaie. Des matins j’arrive dans la cuisine et tu es assis tranquille sur la marche, les jambes tant bien que mal croisées. Tu relèves la tête et tes yeux portent encore la honte. La honte que moi je n’ai plus à porter papa. Des fois je monte tout en haut du village et t’y trouves, tu dors dans un hamac. Ton menton redouble de lui-même, ta bouche un peu ouverte, tes yeux ouverts même quand ils sont fermés, toujours braqués. Souvent quand je m’endors en après-midi tu t’assois au bout du lit, tu attends que j’ouvre l’œil, et quand je médite tu te pends à mes cils, tu pends comme une frontière en plein milieu de mes yeux. Tu étais encore là ce matin. Je méditais j’avais accepté la proposition de P. je venais de trembler une demi-heure du corps comme chez ses moines à Bali. Pour la première fois ma tête et mon cou ont relâché autant que mes mains, que mes seins, mes genoux. Mon front penchait vers l’avant, balançant, comme s’il voulait s’ouvrir au milieu pour laisser les pensées couler sur le plancher.

Le plancher de poussière qui s’effrite sur mon chandail blanc.

Après je me suis assise et bientôt à travers mes paupières toujours fermées j’ai vu les contours d’un rond écrasé. La silhouette floue d’une personne en méditation, une large base d’où un tronc s’élevait du milieu. Je regardais avec mes yeux fermés et en-dedans ça disait clairement : let this shape hold you.

J’ai adopté ces mots, plus la journée avance plus ils prennent la forme de l’île.

Je pense souvent à toi papa et ce matin c’est là, dans cette shape that would and could and cared to hold me, qu’encore tu es venu. Avec tes cheveux frisés et ta peau sinueuse, ton tas de grains de beauté. Tes grands yeux rentrés vers le dehors, ils doivent s’être affaissés depuis tout ce temps. Ta tête doit avoir blanchie. Peut-être as-tu laissé tes cheveux allonger, peut-être es-tu retourné dans le passé, au large de l’île, peut-être es-tu retourné vers la fois où on s’est revus après trois ans de naufrages, ce soir-là au volant de ton char quand tu m’as offert ce qu’il te restait de sourire, que tu as baissé la vitre dans l’hiver et m’as dit depuis ton dos voûté : allô ma princesse.

Ça t’avait tout demandé. C’est aujourd’hui que j’en mesure le ressac.

Je suis sur une île en plein milieu du Nicaragua depuis deux semaines papa, et tu es là. On tangue au gré des marées on ne mange que ce qui pousse dans le jardin et le vent me réveille à cinq heures chaque matin. Il m'assiste à aller m’asseoir dans un espace où tu arrives de plus en plus souvent, avec ton visage plein de volcans et tes yeux tristes, tes yeux qui ne savent plus comment s’en vouloir, s’ils s’en veulent encore ou quoi, ni comment.

Tu viens souvent et les échos de ton visage dans mes muscles ne sont plus les mêmes qu’avant. La colère s’est estompée, mon cœur plie encore mais la tristesse s’est ramollie. Elle est devenue une tête qui penche sur le côté, un front qui se couche un peu. Un vent réchauffé. Une main qui appuie différemment, moins lourdement. Tu es devenu une absence plus diffuse, un air moins pressant à porter, quelque chose de presque confortable.

Je ne me demande même plus où tu as lu le courriel que je t’ai envoyé avant de quitter, si tu étais devant le vieux bureau que plus personne n’a à la maison, ou dans la cuisine où tu as collé la table à la fenêtre qui donne sur la cour. Je ne me demande presque plus si la machine à laver roulait, si la télé parlait, si tu avais entrouvert la fenêtre pour rafraîchir la pièce surchauffée. Je ne me demande presque plus ce que le « certain » que tu m’as répondu veut dire. Pourquoi tu as mis une majuscule à « voyage » mais pas à « soleil ». Si tu as souri en ajoutant le point d’exclamation après « papa ».

Je suis sur une île depuis bientôt deux semaines je me suis blessée en arrivant, puis encore hier. Cette fois-ci c’est les os je crois. C’est à l’intérieur que ça tire, entre le sein et la hanche. J’ai le côté toujours tout engourdi, on m’a dit que c’était l’homme en moi. L’île compatit, elle se tourne souvent pour me recevoir, en route je croyais que je m’y perdrais mais j’ai retrouvé notre forme brisée. La nuit je me roule doucement, je fais de mon mieux avec la douleur, je fais mieux je crois, et de plus en plus les matins tu es là, et ça ne tire plus comme avant, c’est autre chose.

*

17 janvier, Merrida

J’étais venue trouver le cœur
Mais c'est toujours quand on a enfin apprivoisé les chemins
Qu'on a élu les repères, qu'on est finalement confortable dans l'autre le matin
C'est toujours quand on a apprivoisé les constellations de blessures sur nos corps, et les nouveaux noms des anciens fruits, et qu’on commence à reconnaître lequel des chiens appelle, et la couleur des papillons, c'est toujours quand la maison est toute grande ouverte, qu'on part.