Depuis doucement la plaie

Auteur·e du carnet: 
 
12 janvier, Ometepe
 
Je pense souvent à toi. Dans l’espace qui s’ouvre ici en moi, et autour. Ces derniers jours papa.
 
Je suis sur une île au Sud de ton triplex sur Théodore. Je me balance du matin au soir je lis un livre par jour je trébuche sur les racines dans le noir. Les ciels alternent, je prends le soleil quand il vient mais je l’attends toujours. Je dors dans des draps sales et ma blessure à la jambe ne guérit pas.
 
C’est une bicyclette qui m’a foncé dans le creux du genou. Je regardais pas, je cherchais le bus au bon nom. L’homme a ri, comme si tout était normal, comme si la vie blessait souvent. Rien d’étonnant là-dedans, pas d’excuse à peine un regard. Depuis je porte la plaie comme un rappel à la présence, un rappel qui ne veut pas guérir, ou peut-être que c’est moi. Peut-être que la pluie guérit seulement très lentement.
 
Des matins j’arrive dans la cuisine et tu es assis tranquille sur la marche, les jambes tant bien que mal croisées. Tu relèves la tête et tes yeux portent la honte. La honte que je n'ai plus à guérir pour toi papa. Des fois je monte tout en haut du village de l’amour et tu dors dans un hamac. Ton menton redouble de lui-même, ta bouche un peu ouverte, tes yeux ouverts même fermés, braqués. Souvent c’est quand je m’endors que tu t’assois au bout du lit, ou quand je médite que tu te pends à mes cils, que tu pends comme une frontière en plein milieu de mes yeux. Tu es encore arrivé ce matin. Je méditais j’avais accepté la proposition je venais de trembler une demi-heure du corps comme chez les moines à Bali. Pour la première fois ma tête et mon cou ont relâché autant que mes mains, que mes seins, mes genoux. Mon front penchait vers l’avant, balançant, comme s’il voulait s’ouvrir au milieu pour laisser mon mental couler sur le plancher.
 
Le plancher de poussière qui s’effrite sur mon chandail blanc.
 
Après je me suis assise et bientôt à travers mes paupières j’ai vu les contours d’un rond écrasé. La silhouette floue d’une personne en méditation, une large base et un tronc s’élevant du milieu. Je regardais ça avec mes yeux fermés et en-dedans ça disait clairement : let this shape hold you.
 
Je pense souvent à toi de ces temps-là papa et ce matin c’est là, dans cette shape that would and could and cared to hold me, qu’encore tu es venu. Tes cheveux frisés et ta peau sinueuse, ton tas de grains de beauté. Tes grands yeux rentrés vers le dehors, ils doivent s’être affaissés depuis. Ta tête doit avoir blanchie. Peut-être as-tu laissé tes cheveux allonger, peut-être es-tu retourné dans le passé, la fois où on s’est revus trois ans plus tard, ce soir-là au volant de ton char quand tu m’as offert ce qu’il te restait de sourire, que tu as baissé la vitre dans l’hiver et m’as dit depuis ton dos voûté : allô chouette.
 
Je suis sur une île en plein milieu du Nicaragua depuis deux semaines papa, et tu es là. On ne mange que ce qui pousse dans le jardin et le vent me réveille à cinq heures chaque matin. Il m'assiste à aller m’asseoir  dans un espace où tu arrives de plus en plus souvent, avec ton visage plein de volcans et tes yeux tristes, tes yeux qui ne savent plus comment s’en vouloir, s’il s’en veulent encore ou quoi, ni comment.
 
Tu viens souvent et les échos de ton visage dans mes muscles ne sont plus mêmes qu’avant. La colère s’est estompée, mon cœur plie encore mais la tristesse s’est ramollie. Elle est devenue une tête qui penche sur le côté, un front qui se couche un peu. Un vent réchauffé. Une main qui appuie différemment, moins lourdement. Tu es devenu une absence plus diffuse, un air moins pressant à porter, quelque chose de presque confortable.
 
Je ne me demande même plus où tu as lu le courriel que je t’ai envoyé avant de quitter, si tu étais devant le vieux bureau que plus personne n’a à la maison, ou dans la cuisine où tu as collé la table à la fenêtre qui mène au jardin. Je ne me demande presque plus si la machine à laver roulait, si la télé parlait, si tu avais entrouvert la fenêtre pour rafraîchir la pièce surchauffée de nos vieux appartements. Je ne me demande presque plus ce que ton « certain » veut dire. Pourquoi tu as mis une majuscule à « voyage » mais pas à « soleil ». Si tu as souri en ajoutant un point d’exclamation après « papa ».
 
Je suis sur une île depuis bientôt deux semaines je me suis blessée en arrivant, puis encore hier. Cette fois-ci c’est les os je crois. C’est à l’intérieur que ça tire, entre le sein et la hanche. Ma gauche est toute engourdie, on m’a dit que c’était l’homme en moi. La nuit je me roule doucement, je fais de mon mieux avec la douleur, je fais mieux je crois, et de plus en plus les matins tu es là, et ça ne tire plus comme avant, c’est autre chose.
 
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17 janvier, Merrida
 
J’étais venue trouver le cœur
Mais c'est toujours quand on a enfin apprivoisé les chemins
Qu'on a élu les repères, qu'on est finalement confortable dans l'autre le matin
C'est toujours quand on a apprivoisé les constellations de blessures sur nos corps, et les nouveaux noms des anciens fruits, et qu’on commence à reconnaître lequel des oiseaux chante, et la couleur des papillons, c'est toujours quand la maison est toute grande ouverte, qu'on part.